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Viols en Libye : les hommes, ces autres victimes qui réclament justice

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En 2011, les femmes libyennes témoignaient avoir subi des viols de la part de l’armée de Kadhafi durant la révolution. Mais les méthodes brutales de l’ancien « Guide » libyen n’ont pas disparu avec lui : ces dernières années, les hommes sont aussi victimes de cette arme de guerre.

« Si le viol est utilisé systématiquement comme outil de guerre, à l’encontre de plusieurs personnes et avec un objectif précis, si on prouve qu’une méthode est mise en place, que ce viol est pensé et organisé, tous ces éléments sont constitutifs d’un crime international. » Pour Céline Bardet, juriste internationale spécialisée dans les crimes de guerre, ancienne membre du tribunal pénal international pour l’Ex-Yougoslavie et présidente de l’ONG We are Not Weapons of War, tel est le cas de la Libye aujourd’hui. Le viol y est utilisé comme une « arme de guerre », pour « anéantir toute une société », et ce depuis des années.

Des preuves de viols subis par des milliers de femmes existent depuis 2011. « Les associations qui ont récolté des informations à ce sujet estiment à 8 000 le nombre de cas » de viols de femmes subis pendant les huit mois de révolution, expliquait alors à Jeune AfriqueJalila Ouraieth, fondatrice de l’ONG libyenne Phoenix. Pourtant, même si la Cour pénale internationale (CPI) a déclaré disposer « d’éléments solides » concernant « les arrestations des femmes et des viols collectifs » commis par le régime de Mouammar Kadhafi en promettant « d’engager des poursuites », le dossier est délaissé. Avec la chute du régime en octobre 2011, la Libye sombre dans le chaos. Mais les méthodes brutales du « guide de la révolution » ne disparaissent pas avec lui.

DEPUIS 2014, LE VIOL SYSTÉMATIQUE VISE PRINCIPALEMENT LES HOMMES EN PRISON

Derrière le viol des hommes

« Il y a eu une sorte de basculement. Si pendant la révolution les victimes étaient les femmes, depuis 2014 le viol systématique vise principalement les hommes en prison », explique la juriste. Ce « tabou dans le tabou » a un objectif précis : « les humilier. Les chefs, les membres des milices, les responsables, ce sont les hommes. La société libyenne, religieuse et conservatrice, est gérée par des hommes. Au moment où ces personnes sortent de prison et ont régulièrement subi une telle mortification, elles sont complètement anéanties. Ils rentrent chez eux et ne représentent plus une menace », explique-t-elle.

DÈS QU’ON PARLE DU VIOL DES LIBYENS, LES INTERLOCUTEURS DISPARAISSAIENT LES UNS APRÈS LES AUTRES

Les précieux témoignages, recueillis pour la première fois par la réalisatrice et journaliste Cécile Allegra dans son documentaire Libye, anatomie d’un crime, diffusé le mardi 23 octobre sur Arte, sont accablants. Des hommes confient avoir été violés avec des objets, tous les jours et devant des caméras. « La population libyenne parle beaucoup du viol des migrants, mais dès qu’on parle du viol des Libyens, les interlocuteurs disparaissaient les uns après les autres. Le fait de parler n’entraîne pas seulement des conséquences sur la personne, mais aussi sur sa famille et sur toute une communauté », raconte la réalisatrice Cécile Allegra, contactée par Jeune Afrique. « La meilleure preuve qu’on arme fonctionne, c’est le silence. Nommer les choses est un premier pas vers la justice. » C’est là tout l’objectif de son documentaire.

LE VIOL A ÉTÉ COMMIS PAR TOUTES LES PARTIS À TRAVERS LE PAYS, PAR LES MILICES DE KADHAFI ET APRÈS PAR LES RÉVOLUTIONNAIRES

Qui sont les coupables ?

Le viol sur les hommes est en effet un crime indicible. Le nombre de victimes masculines reste inconnu. Pourtant, certaines organisations locales essaient de s’informer sur ce qui se passe dans les prisons libyennes. Emad, dans le documentaire de Cécile Allegra comme dans la vie réelle, est un enquêteur libyen réfugié en Tunisie. Il essaie de faire la lumière sur ce qui se passe dans son pays en rassemblant les durs récits de ses compatriotes. « Le viol appelle la vengeance et engendre un cycle de représailles. Il a été commis par toutes les partis à travers le pays, par les milices de Kadhafi et après par les révolutionnaires », explique-t-il. Qui sont les coupables, dans ce pays composé de plusieurs milices, clans et groupes tribaux ? « C’est une véritable question », souligne Céline Bardet.


>>> À LIRE – Libye : Kadhafi accusé de viol par ses « amazones »


« La CPI est compétente sur la Libye depuis 2011 et juge des responsabilités individuelles. Ce que l’on sait, c’est que les victimes qui ont été entendues sont capables d’identifier les coupables. Il faut remonter la chaîne hiérarchique et comprendre d’où vient l’ordre de violer les prisonniers. Nous constatons qu’il existe plusieurs prisons à des endroits et moments différents, liées au ministère de l’Intérieur mais aussi privées, qui utilisent les mêmes méthodes. Il existe une forme d’organisation du crime », explique-t-elle. Ce qui est fondamental pour la constitution d’un dossier judiciaire.

Une arme politique 

Certains pro-Kadhafi sont également pris pour cibles dans les geôles libyennes. Une population semble être particulièrement visée : les Tawarga, la dernière tribu noire de Libye protégée par Kadhafi et persécutée par plusieurs milices depuis la fin de la révolution. Leur ville a récemment été rasée. « Beaucoup de Tawarga sont des victimes de viol aujourd’hui, c’est une forme de vengeance. Il existe clairement une volonté de nettoyage ethnique à l’égard de cette population, c’est un crime dans le crime », explique la juriste internationale.

Un autre groupe est impliqué dans cette machine : les migrants subsahariens bloqués en Libye. Eux-mêmes victimes, ils seraient utilisés pour violer les prisonniers. « Je savais que les migrants étaient violés, mais je ne pensais pas qu’ils faisaient partie de cette terrible machine. Ils sont utilisés pour perpétrer des violences sur les Libyens, ils sont exploités comme une arme de guerre », raconte Cécile Allegra. « Ils sont eux-mêmes victimes d’un système. Juridiquement, ce sera très compliqué de comprendre comment les juger », explique la juriste internationale Céline Bardet.

Obtenir justice

« Des précédents existent et servent de jurisprudence. En 2001, le Tribunal pénal international a condamné l’ancien maire rwandais Jean-Paul Akayesu pour viol et violences sexuelles, des actes constituant de génocide. Plus récemment, en 2016 le Congolais Jean-Pierre Bemba est condamné à 18 ans de prison par la CPI pour crime contre l’humanité concernant les viols qu’il a ordonnés en République Centrafricaine », continue-t-elle.

Manque néanmoins une coordination sur le terrain. « On demande aux victimes de témoigner deux, trois, quatre fois. C’est très douloureux et elles ne sont pas prises en charge. Pour recueillir tous les éléments nécessaires pour l’ouverture d’une enquête, on a besoin de pouvoir former des gens qui travaillent sur place », continue-t-elle. C’est pourquoi l’ONG We are Not Weapons of War est en train de développer un outil fondamental, et pas seulement en Libye.

LA RECONSTRUCTION DE LA LIBYE PASSE AUSSI PAR LÀ

« On travaille sur une application qui sera bientôt rendue publique et qui permettra aux victimes de demander de l’aide. Il suffit de la télécharger : elle pourra mettre en contact les victimes avec quelqu’un qui les prendra en charge, afin de recueillir une fois pour toutes les témoignages. Ils seront enregistrés, sauvegardés dans un cloud de manière sécurisée et enfin archivés. Une fois terminé, il n’y aura plus aucune trace sur le téléphone. Cela nous permettra de recueillir les preuves sans mettre en danger les personnes », dévoile la juriste. « En Centrafrique et en Syrie, on nous demande également la mise en place de ce système. L’outil passera de main en main ». Objectif : la constitution d’un dossier judiciaire pour porter ces affaires devant la Cour pénale internationale. Pour Cécile Allegra, « la reconstruction de la Libye passe aussi par là. »

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