Romain Esmenjaud (ONU): «Des armes plus sophistiquées» circulent en RCA

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C’est un rapport inquiétant pour l’avenir de la Centrafrique. Un panel d’experts de l’ONU vient de publier une étude très documentée sur les sources d’approvisionnement et la nouvelle stratégie des groupes armés qui mettent ce pays à feu et à sang. On y apprend notamment que beaucoup de munitions proviennent d’une usine de Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville. Romain Esmenjaud est l’un des experts de l’ONU auteurs de ce rapport. En ligne de Bangui, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Dans votre rapport, vous soulignez que les ex-Seleka se rapprochent, depuis plusieurs mois, de certaines factions anti-Balaka. Pourquoi ce renversement d’alliance ?

Romain Esmenjaud : Effectivement. Il peut y avoir plusieurs raisons à cela. L’une d’entre elles, c’est de vouloir ne pas apparaître en première ligne dans les affrontements. Pour certains leaders de l’ex-Seleka, il peut être plus pratique, en quelque sorte, de sous-traiter les combats à des entités anti-Balaka.

Ce que vous dites aussi, c’est qu’il y a une alliance du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) de Noureddine Adam et d’Abdoulaye Hissène, et des anti-Balaka, contre la communauté peule et l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC) d’Ali Darass ?

Oui, oui. C’est exact. Et c’est là une forme de coalition ponctuelle entre certains éléments anti-Balaka et les factions de l’ex-Seleka que vous mentionnez. C’est cette volonté d’évincer Ali Darass – et l’UPC, son groupe -, dans la mesure où ils perçoivent ce groupe-là comme un groupe d’étrangers.

 
Il y a toute une rhétorique contre la communauté peule qui est présentée comme une communauté étrangère et qu’il faudrait évincer de Centrafrique.
 
Romain Esmenjaud, auteur du rapport de l’ONU sur le trafic d’armes entre la RCA et les deux Congo

Et il y a toute une rhétorique contre la communauté peule qui est présentée comme une communauté étrangère et qu’il faudrait évincer de Centrafrique. C’est une rhétorique qui, malheureusement, est de plus en plus forte et qui est malheureusement efficace pour mobiliser des combattants contre des Peuls qui n’ont rien à voir avec l’UPC.

Au regard de ce que vous venez de dire, comment explique-t-on le grand massacre de Bangassou, à 500 kilomètres à l’est de Bangui ? C’était le 13 mai 2017. On a déploré 72 morts, notamment dans la communauté musulmane.

L’un des éléments, c’est qu’il y a eu un ciblage de la communauté musulmane dans cette ville. Et là, on a une milice locale qui était frustrée par la présence croissante de l’UPC d’Ali Darass depuis que celui-ci est sorti de Bambari en février. Et par ailleurs, il y avait des individus avec des agendas plus larges, des agendas nationaux, peut-être du côté de monsieur Bozizé, l’ancien président, peut-être que du côté d’autres politiciens à Bangui qui ont instrumentalisé aussi ces frustrations locales.

Vous parlez de François Bozizé. Or on se souvient de la rencontre surprise entre les anciens présidents François Bozizé et Michel Djotodia, à Nairobi en avril 2015. Aujourd’hui, peut-on dire que l’alliance entre des Seleka, comme Noureddine Adam et Abdoulaye Hissène, et des anti-Balaka, comme Maxime Mocome, se fait sur la même base ?

Non, je ne crois pas. Effectivement, les contacts qui ont été noués à cette époque-là existent toujours. Il est certain que l’ancien président Bozizé et Maxime Mocome, son neveu, exercent une certaine influence sur certains de ces éléments. Mais il y a une multitude d’acteurs qui peuvent les instrumentaliser. Donc c’est très pratique de revoir la réactivation de ce grand complot « nairobiste », comme on dit. Mais disons que c’est une réalité de la situation actuelle parmi d’autres.

Votre rapport s’intéresse aussi aux sources d’approvisionnement en armes. Commençons par les ex-Seleka. Vous dites que le principal point d’entrée des armes se trouve à Tissi, à l’intersection des trois frontières de la Centrafrique, du Tchad et du Soudan…

Dans notre rapport, en effet, on identifie quelques points d’entrée. Pour les ex-Seleka, on mentionne plusieurs points le long des frontières tchadienne et soudanaise. Tissi est l’un d’entre eux. On mentionne aussi Am Dafok, du côté soudanais, et du côté tchadien Ngarba. Ça, ce sont les points d’entrée qu’utilise le FPRC d’Abdoulaye Hissène et de Nourredine Adam.

Plus à l’ouest, vers Markounda, vers Sido, là ce sont plutôt les routes d’approvisionnement qu’utilise le MPC [Mouvement patriotique pour la Centrafrique] de Mahamat al-Khatim. Ce qui est intéressant de souligner, c’est que les grands leaders du FPRC et du MPC sont eux-mêmes personnellement impliqués dans ces trafics, dans la logistique, en allant chercher eux-mêmes les armes, parfois au-delà de la frontière, au Soudan ou au Tchad. Et ceci malgré l’interdiction de voyager dont certains sont l’objet.

Je pense à Nourredine Adam, Haroun Gaye et Abdoulaye Hissène. Ils sont sous sanctions. Étant entendu que, dans notre rapport, il n’y a rien qui laisse entendre que tous ces trafics venant de ces pays soient faits avec la complicité ou la participation active des autorités de ces différents pays, que ce soit le Tchad et le Soudan.

 
«—Les pétoires—» restent le type d’armement principal que les groupes anti-Balaka utilisent.
 
Romain Esmenjaud, auteur d’un rapport de l’ONU sur le trafic d’armes en RCA
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