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Centrafrique, la déroute des Nations unies par Juan Branco

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Un massacre qui discrédite les missions internationales

 

Au coeur de Bangui, en ce 10 avril 2018, la rumeur enfle : un groupe armé aurait enlevé une mère et sa fille. Nous sommes à la lisière du quartier PK5, enclave musulmane de quelques milliers d’habitants et poumon commercial de la capitale centrafricaine. Depuis le renversement, en mars 2013, du président François Bozizé, les affrontements entre anti-balaka, chrétiens et animistes, partisans pour la plupart du chef de l’État destitué, et la Seleka, coalition hétéroclite à majorité musulmane, ont fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. Lancée par la France avec l’aval de l’Organisation des Nations unies (ONU) en décembre 2013, l’opération « Sangaris » (1) a été rejointe en avril 2014 par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca). En janvier 2015, alors que les affrontements avaient déjà fait six mille morts, l’ONU a accusé les deux camps de « nettoyage ethnique ».Malgré la signature d’un accord de paix en juin 2017, le conflit se poursuit. Le gouvernement du président Faustin-Archange Touadéra, élu en 2016, ne contrôle que 20 % du territoire.

Depuis le 8 avril 2018, une opération militaire de la Minusca, nommée « Sukula », sème le trouble dans la capitale. Les raids des casques bleus, qui visent à reprendre le contrôle d’un quartier tombé aux mains de milices, sont quotidiens. La mémoire des camions de réfugiés fuyant vers le Tchad en 2013, harcelés par les anti-balaka sous le regard indifférent des forces internationales, se ravive. La Minusca cherche à débusquer M. Nimery Matar Djamous, alias « Force », un milicien d’autodéfense qui règne sur ce quartier. Déserteur de l’armée centrafricaine, à la tête d’une centaine de jeunes désoeuvrés, il est en lien direct avec les chefs rebelles du nord et de l’est du pays, des ex-Seleka qui prirent temporairement la capitale en 2013 et qui menacent de redescendre à Bangui. Ici, nul n’entre sans son autorisation, et les organisations humanitaires ont plié bagage. Narguant l’autorité du présidentTouadéra, « Force » mine désormais la crédibilité de troupes internationales, déjà très décriées. La Minusca ne parvient pas à reprendre le contrôle du quartier.

Diamantaires libanais et pétroliers russes

Ce 10 avril, la population excédée cerne le commissariat où viennent de s’installer les Forces armées centrafricaines (FACA). Très tendue, la situation dégénère rapidement. Les troupes formées par l’Union européenne, accompagnées de mercenaires russes du groupe Wagner, paniquent. La population se réfugie près de la mosquée; des hommes de « Force » se mêlent aux manifestants; le contingent onusien, composé d’une vingtaine de soldats rwandais appuyés par deux véhicules, ouvre le feu. Alors que les miliciens répliquent, un blindé tombe en panne, obligeant les soldats à s’enfuir à pied. L’un des casques bleus est abattu. Le lendemain, dix-sept corps sont déposés devant le quartier général de la Minusca par des manifestants silencieux arborant des linceuls blancs. Parmi les cadavres, des icônes du quartier reconnues pour leurs exploits sportifs, des femmes et des enfants. En mission à Bangui, M. Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint de l’ONU chargé du maintien de la paix, évoque des « incidents » dont la responsabilité incombe à des miliciens qui « manipulent les jeunes ».

Entre le 8 et le 10 avril, la Croix-Rouge centrafricaine a dénombré 32 morts et 145 blessés, dont une majorité de civils. Si la Minusca a officiellement lancé quatre enquêtes sur les faits qui se sont déroulés à PK5, aucune n’a débouché sur la moindre sanction ou reconnaissance de culpabilité. Tous les rapports concluent à un usage « proportionné » de la force et au respect des règles d’engagement face à des « mouvements militairement structurés aux actions sophistiquées ». À la suite de nouvelles dénonciations, la pression s’accroît; le secrétaire général adjoint commande un autre rapport à la division des droits humains de la Minusca. Le 11 juillet 2018, M. Parfait Onanga-Anyanga, le chef de la Minusca, en trois pages « strictement confidentielles », exclut toute faute.

Passent à la trappe les témoignages recueillis sur place par journalistes et experts, mais aussi le rapport pourtant sans ambiguïté du commandement des forces des opérations spéciales, signé par le responsable adjoint des opérations spéciales Ikram Ul Haque et par le lieutenant-colonel rwandais Jean-Paul Ruhoraohza, chargés de l’opération : les casques bleus ont bien ouvert le feu les premiers sur une foule désarmée, dont seules les deuxième et troisième lignes étaient en apparence infiltrées par des miliciens demeurés inactifs. Ces documents confidentiels s’ajoutent aux rapports de la police civile des Nations unies (Unpol), du département des opérations de maintien de la paix, ainsi que d’une équipe conjointe d’enquête de la Minusca et de la police militaire nationale. Ceux-ci confirment la violence d’une opération qui s’est soldée par la fuite à pied de soldats rwandais tirant à l’aveugle à chaque carrefour de la zone la plus dense du pays pour prévenir d’éventuelles représailles.

Petit pays pivot, frontalier du Tchad et de la République démocratique du Congo (RDC), la Centrafrique a longtemps été la clé de voûte de la stratégie coloniale française au sud du Sahara, le contrôle de ce territoire n’ayant jamais été qu’un moyen au service de luttes d’influences entre puissances qui consument encore la région. Resté en jachère, entravé par une centralisation économique et commerciale autour de sa capitale, le pays a vécu au rythme des caprices d’un ancien officier de l’armée française, Jean-Bedel Bokassa (au pouvoir de 1966 à 1979), couronné « empereur » en 1977 au terme d’une cérémonie qui coûta le tiers du budget du pays.

La suite a été une succession de déceptions. La Centrafrique, malgré ses ressources naturelles – dont le diamant et le coltan restent les plus prometteuses -, a souffert du désintérêt croissant de son ancienne puissance coloniale. La reconfiguration militaire française depuis vingt ans a fait perdre à ce terrain de jeu pour barbouzes et néocolons le peu de superbe qu’il lui restait. Dans le prolongement de la fermeture de la base militaire de Bouar, officiellement pour raisons financières, et de celle de Béal, les troupes françaises se sont redéployées au Tchad voisin, à N’Djamena, à Abéché et à Faya-Largeau. Peu à peu, les rares Français qui exploitaient sucre, bois et coton se sont retirés, remplacés par les diamantaires libanais, les pétroliers russes et chinois, les marchands d’or sahéliens et les gardes forestiers américains. Areva et Total, un temps installés dans le pays (2), sont partis dans la foulée.

La guerre civile de 2013 a marqué un tournant. Après l’effondrement du pouvoir de transition incarné par M. Michel Djotodia, piètre successeur de M. Bozizé, le pays a sombré dans le chaos : les préfets n’étaient même plus nommés. Peu à peu, les groupes rebelles ont pris le contrôle de l’essentiel du pays. Autrefois bien accueilli, l’étranger, le mungiu, surpayé, entretenant une économie de prédation, est maintenant perçu comme le spoliateur d’une population privée de souveraineté – et qui vit avec 89 centimes d’euro par jour en moyenne, tandis que le moindre fonctionnaire international touche cent fois ce revenu. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant est de 382 dollars; la richesse produite par les cinq millions de Centrafricains, nettement inférieure aux bénéfices annuels de Total. La Minusca, symbole d’une présence étrangère parasitaire, concentre toutes les haines.

La force internationale (14 787 soldats et agents de plus de dix nationalités) accumule les scandales. Les rapports officiels relèvent ses « insuffisances », son incapacité à assurer la protection des populations et le manque de formation de ses contingents (3). En juin 2017, les 629 casques bleus congolais ont été renvoyés pour agressions sexuelles, après le retrait forcé des Tchadiens, accusés de partialité et de soutien aux forces musulmanes. En mai 2018, le contingent gabonais, dont le retrait avait été annoncé, a été retenu in extremis après de longues négociations impliquant le Quai d’Orsay, soucieux de garder un oeil sur la Centrafrique, alors que les mêmes accusations d’agressions sexuelles venaient de faire surface. Auparavant, des soldats de plusieurs nationalités ont quitté le pays sur fond de trafic d’armes, de viols, d’assassinats crapuleux… Redéployée alors que « Sangaris » prenait fin sans gloire, en décembre 2016, au milieu d’accusations de pédophilie organisée, la Minusca a déjà perdu soixante-treize soldats.

Ainsi se multiplient les missions en tout genre, censées renforcer des institutions nationales inexistantes. Les experts dépêchés par l’ONU se succèdent. Rémunérés 500 dollars (435 euros) la journée, ils produisent des rapports stéréotypés que personne ne lit au sujet d’un pays qu’ils n’ont jamais parcouru. La chute de l’aide bilatérale, au profit de fonds multilatéraux, aurait dû mettre fin à cette gabegie et parer aux urgences humanitaires. L’espérance de vie à la naissance est passée de 44 ans en 2002 à 52 ans en 2016. Elle reste la plus basse du monde, selon la Banque mondiale.

Les 8 et 10 avril, les FACA, infiltrées par ceux qu’elles sont censées combattre, avaient révélé les détails de l’opération imminente de la Minusca aux miliciens de « Force », précipitant le drame. À quelques centaines de kilomètres de là, le proto-État constitué par le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), ancienne colonne vertébrale de la Seleka, a appelé les forces rebelles à se réunir pour préparer une prise de Bangui en réaction au massacre. Les Mirage français stationnés au Tchad ont effectué des survols à basse altitude pour les effrayer et éviter le pire. Mais que serait le pire ? Le remplacement d’un pouvoir fantoche par un autre, la reproduction du drame de 2013, lorsque, par irritation, la France avait laissé tomber son allié Bozizé au profit d’une force hétéroclite (la Seleka) qui n’en attendait pas tant, surprise d’avoir si facilement pris la capitale, s’effondrant à peine arrivée à Bangui, multipliant pillages et violences ?

La France, qui avait alors laissé faire, promet cette fois encore qu’elle n’interviendra pas. L’ambassadeur nous le dit et nous le répète tandis que les forces rebelles se réunissent au Tchad sous l’égide de l’allié Idriss Déby. Son premier conseiller nous montre la nouvelle carte d’un pays où figurent les déploiements d’organisations non gouvernementales (ONG) forestières contrôlées en sous-main par la Central Intelligence Agency (CIA) pour contrer l’influence grandissante des mercenaires russes et des opérateurs économiques chinois. La France, qui tient le stylo sur les sujets africains au Conseil de sécurité de l’ONU, a étrangement accordé une exemption à la Russie sur l’embargo sur les armes imposé depuis la guerre civile. Le pré carré si longtemps gardé n’est plus. La présence russe est devenue patente dans les concessions minières ou les rues de la capitale : 175 instructeurs et près de 8 000 armes ont été débarqués.

Déjà, des scandales touchent les mercenaires russes, affiliés pour une grande partie d’entre eux à la société privée Wagner, et que l’on soupçonne d’avoir commandité l’assassinat sauvage de trois journalistes d’investigation de leur pays venus enquêter sur place. Bientôt, la garde rapprochée du président Touadéra, dirigée par un certain Valeri Zakharov, pourrait être remplacée par des forces spéciales françaises venues appuyer la rébellion du Nord. Cela dépendra de la réaction de Paris et des pressions que l’appareil sécuritaire américain exercera sur son allié. Entre-temps, quelques marchands de rêve profitent de l’attente pour vendre à peu de frais leur médiation, et des représentants de M. Erik Prince, fondateur de Blackwater, la société américaine de mercenaires, se laissent voir dans le seul hôtel de luxe de la ville.

Dans ce contexte délétère, la Cour pénale spéciale est née. Institution hybride mêlant droit centrafricain et international, elle a pour objectif de mettre fin à l’impunité. Après trois ans d’inactivité, et alors que son budget représente un treizième des recettes de l’État centrafricain, sa gestion opérationnelle et sa protection ont été confiées à la Minusca, rendant illusoires les promesses d’indépendance de l’institution. Doté d’une douzaine d’officiers de police judiciaire et appuyé par des juges d’instruction internationaux, son procureur Toussaint Muntazini n’a pas lancé la moindre enquête depuis sa nomination en 2017, dans un pays où les premiers procès de criminels de guerre, en janvier 2018, avaient pourtant connu un grand retentissement. Dans ces limbes, les regards de la population, d’une domination à l’autre, se durcissent imperceptiblement. Les forces coloniales devenues multilatérales continuent, elles, de peupler, indifférentes, les nuits d’un pays où l’espérance de vie se négocie au prix des silences les plus coupables.

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